Nous, artistes, citoyens, acteurs culturels et défenseurs de la création artistique, exprimons notre profonde indignation face à la profanation et à la destruction de la mosaïque du grand maitre Pape Ibra Tall à la place de France à Thiès.
La ville de Thiès vient d’être témoin médusé de l’une des agressions les plus abominables contre les arts plastiques. La célèbre fresque mosaïque du grand maître Pape Ibra Tall a rendu l’âme après 60 ans de vie à la place de France dont elle est la figure marquante. Le dernier coup de marteau la réduisant en gravats s’est abattu sur le chef d’œuvre. Une œuvre d’art est unique elle ne peut être réduite en une pâle copie dite à l’identique. Où est l’énergie du maître et le secret gardés par ces carreaux réduits en détritus dont on se débarrasse rapidement comme un cadavre afin d’échapper à son odeur nauséabonde. L’œuvre a la même valeur esthétique que cette manufacture de tapisserie de Thiès première industrie culturelle du pays de Senghor. Lui qui disait, je le cite : La mort physique ne me fait pas peur mais plutôt l’idée du néant, de ne plus être. Une énième « mort » du poète président par cette tentative de banalisation de sa pensée.
Cette œuvre est l’illustration parfaite de la pensée Senghorienne de création d’un art nouveau pour une nation nouvelle. Quelle vision ? Ces hommes-bulldozers cassent tout au mépris du sens. Mais en fait, on court derrière quoi ?
« Ne feignons pas l’étonnement. Au Sénégal, la destruction du patrimoine, des savoir-faire ou de la mémoire ne devrait rien avoir de surprenant.
Que l’on saccage la fresque de Pape Ibra Tall, que l’on éventre le Plateau et ses belles maisons basses des années 20 est signe d’inculture manifeste. Nous avons souvenance de la destruction du marché Sandaga et la maternité de l’hôpital Aristide le Dantec ainsi que les arbres centenaires qui lui servaient de décor. Que l’on rase demain les bâtisses coloniales de Saint-Louis pour y planter des immeubles grimés d’aluminium, tout cela s’inscrit dans la même logique sociétale.
Cette fois ci pour certains avec la destruction de cette œuvre, Senghor comme Pape Ibra Tall sont morts et bien morts. L’inculture gangrène ce pays.
Il faut nommer les choses. Le rapport au savoir, à la culture, à la science, à l’élégance intellectuelle s’est gravement déréglé.
Dans notre pays, l’ignorance n’est plus un manque que l’on cherche à combler; elle est devenue une posture. On est fier de savoir pleinement exister sans rien savoir. La légitimité sociale ne se construit plus sur ce que l’on comprend ou que l’on apporte de valable à la collectivité, mais sur la capacité à occuper l’espace, à se montrer, exister sans jamais rien apporter de substantiel »
« Qu’on ne se réfugie pas derrière le mot commode de réfection. Réfectionner n’est pas effacer. Restaurer n’est pas raser. Restaurer, c’est accepter de se mettre au service d’une œuvre, de reconnaître qu’elle nous précède et nous dépasse. Détruire pour refaire, c’est refuser l’héritage au nom du confort du neuf. Or le neuf, par définition, n’a pas d’âme : il n’a pas encore été éprouvé par le temps, ni habité par le regard collectif.
Le ciel gris de Thiès, ce jour-là, n’était pas qu’un caprice météorologique. Il était le miroir d’un deuil plus profond : celui d’une nation qui, peu à peu, apprend à vivre sans mémoire, sans exigence, sans dialogue avec l’infini du beau. Et lorsqu’un pays commence à détruire ses œuvres sans trembler, ce n’est pas seulement l’art qui meurt. C’est la possibilité même d’une élévation collective qui se fissure. »
Nous appelons les autorités compétentes à situer leurs responsabilités dans cette entreprise ignoble et à garantir un environnement libre et respectueux pour la création artistique.
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